Biocorrosion : une histoire de chauves-souris

Scientifiques et spéléologues (souvent, les deux se confondent) n’ont cessé de s’intéresser à la manière dont se sont formées les cavités géologiques. Mouvements tectoniques du terrain, circulation de l’eau… Moult hypothèses ont été élaborées à travers le temps pour expliquer les différentes formations de surface et de sous-sol : aven, grotte, gouffres, dolines, etc.

Depuis quelques années des scientifiques étudient un autre impact longtemps ignoré : nos amis les chiroptères [1]plus connus sous le nom de « chauves-souris ».

Pour en savoir plus… direction le terrain.

J’ai eu la chance de pouvoir suivre Laurent Bruxelles [2]« Laurent Bruxelles est un karstologue et géoarchéologue français membre de l’INRAP » (src. Wikipédia).[3]en plus d’être chercheur pour l’INRAP, Laurent Bruxelles travaille et collabore avec divers organismes tels que le laboratoire TRACES de l’Université Jean Jaurès de Toulouse, le … Lire la suite et ses compagnons sur le terrain. Crise sanitaire oblige, Laurent a été davantage présent sur notre territoire alors que souvent, ses missions de géomorphologue l’emmènent sur le continent africain. Concernant ce dernier point, je vous invite à lire ses articles sur deux missions en cours, l’une en Namibie (HoN), l’autre au Malawi et au Mozambique (HOMME).

Visiter une grotte avec des spécialistes est une aventure passionnante mais qui nécessite une grande attention. L’œil du scientifique, affuté par la connaissance et par l’expérience, voit les parois bien différemment que l’œil du profane.


L’équipe se penche sur du guano.
Laurent Bruxelles effectue un prélèvement.


La biocorrosion… mais quèsaco ?

Pour tenter d’expliquer les choses avec les mots du novice que je suis, des détails du paysage sous-terrain, souvent attribués à l’écoulement des eaux souterraines, ont peut-être une origine toute différente : la biocorrosion, et ce notamment issue des chiroptères [4]attention, la bio-corrosion ne se réduit pas au seul impact des chauves-souris.

La chauve-souris, par sa respiration, ses urines et ses excréments a certainement été un élément important dans l’évolution de nombreuses cavités souterraines. Quand on sait que les essaims comportent souvent des milliers d’individus et que la présence des chiroptères sur terre remonte à belle lurette [5]des fossiles de chauves-souris ont été datées à 33 millions d’années, on peut alors imaginer qu’elles ont eu un réel impact sur leur habitat. Une grotte est un environnement clos où la moindre perturbation prend des proportions très différentes de ce qui se passerait en surface.

Si les grottes de nos contrées ne comportent souvent que très peu d’individus ; certains éléments permettent de démontrer que cela n’a pas toujours été le cas et qu’à certaines périodes ces cavités abritaient d’importantes colonies de chauves-souris.

Démêler toute la complexité d’une grotte.

L’une des missions de Laurent Bruxelles et de son équipe est d’observer différentes formations, de comparer leurs histoires géologiques (Étaient-elles accessibles aux chauves-souris ? Noyées sous l’eau à certaines périodes ? Peuplées qu’en certaines parties ?) et de trouver points communs et différences morphologiques qui pourraient être liés à la présence (ou l’absence) du chiroptère.

Cloche (dont la formation peut avoir plusieurs causes).

La difficulté réside dans le fait que certains formes peuvent avoir différentes causes. L’exemple le plus facile à comprendre est celui de la cloche. Celle-ci peut avoir été creusée par l’eau qui a circulé sous terre, par la pression de l’air lors de l’ennoiement partielle d’une cavité [6]vous pouvez par exemple lire l’article « Corrosion des coupoles de plafond par les fluctuations de pression de l’air emprisonné », revue Karstologia n°35 sortie en 2000; mais peut-être également creusée par la respiration du chiroptère (le mélange eau/CO2 de la respiration est particulièrement acide pour la roche composée de calcaire). C’est donc en observant l’ensemble de la cavité que le scientifique tente d’en démêler toute la complexité.


À la recherche d’indices.
Guano et urine peuvent creuser profondément la roche.


Un impact géologique, mais également des répercussions dans le domaine archéologique.

La biocorrosion a profondément modifié de nombreuses grottes. Certaines parois peuvent avoir reculées de plusieurs dizaines de centimètres. En plus d’en apprendre davantage sur la formation et l’évolution des cavités à travers le temps, nous pourrions également avoir de nouvelles pistes d’explications concernant la détérioration, et même la destruction complète, d’œuvres pariétales [7]peintures et sculptures sur les parois des cavités. Il est donc possible que des vestiges de notre passé commun aient tout simplement disparu à jamais. L’étude de la bio-corrosion est donc un outil précieux pour l’archéologie.

Je ne fais évidemment que résumer sommairement les choses et ces recherches scientifiques sont en cours. Il est donc fort probable que de nouveaux éléments viennent progressivement étoffer les connaissances en la matière. Pour en savoir plus je vous invite à écouter cette émission de Carbone 14 (un rendez-vous radio hebdomadaire sur France Culture).

Ainsi qu’une émission de la Tête au Carré sur France-Inter :

Pour aller plus loin vous pouvez également lire cet article du Journal du CNRS,

ainsi que cette étude scientifique (plus technique donc) de la revue Karstologia,

et pour finir un lien vers un article du New York Times (pour les anglophones).

Je ne manquerai pas de revenir sur le sujet.

Mise à jour au 09/07 : ajout d’un lien vers un article du New York Times

Réferences

Réferences
1 plus connus sous le nom de « chauves-souris »
2 « Laurent Bruxelles est un karstologue et géoarchéologue français membre de l’INRAP » (src. Wikipédia).
3 en plus d’être chercheur pour l’INRAP, Laurent Bruxelles travaille et collabore avec divers organismes tels que le laboratoire TRACES de l’Université Jean Jaurès de Toulouse, le CNRS, l’Association Française de Karstologie, l’association Grottes & Archéologies et l’Université du Witwatersrand de Johannesburg
4 attention, la bio-corrosion ne se réduit pas au seul impact des chauves-souris
5 des fossiles de chauves-souris ont été datées à 33 millions d’années
6 vous pouvez par exemple lire l’article « Corrosion des coupoles de plafond par les fluctuations de pression de l’air emprisonné », revue Karstologia n°35 sortie en 2000
7 peintures et sculptures sur les parois des cavités

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